Sur le tapis

(Note : depuis l’écriture de cet article, malheureusement la loi « anti-fessée » a été retoquée par le Conseil Constitutionnel et on en attend avec impatience une nouvelle).

Ce matin, nous étions tous assis en rond sur notre tapis dans le coin-regroupement. Cette nouvelle disposition, adoptée depuis la rentrée de janvier, renforce encore la cohésion de notre classe. C’est chaud, c’est intime, c’est humain.

Nous sommes tous au même niveau dans la ronde, moi y compris, qui m’assois par-terre avec les enfants.

Quand il y des mots ou des gestes à réparer, une tension à dissoudre, nous pouvons procéder à un tour de câlins qui réconcilie tout le monde en même-temps et nous amène à une sereine reliance. C’est cette reliance qui favorise les apprentissages et forme le petit citoyen de demain.

C’est en parlant de tout autre chose (la découverte de la Chine) qu’une petite élève a choisi d’aborder un thème plus délicat : la fessée. Elle nous racontait un restaurant chinois et son petit frère de deux ans qui voulait attraper les poissons dans l’aquarium. J’ai senti qu’il fallait saisir la balle au vol, la laisser nous raconter cette soirée dans un silence quasi-religieux, chaque enfant sachant d’instinct comme il était important qu’elle aille au bout de son récit sans être interrompue.

Plusieurs choses sont choquantes dans cette histoire.

Le petit garçon voulait donc attraper les poissons et sa mère l’en a dissuadé en lui disant qu’il allait mouiller sa main. A aucun moment, elle n’aurait eu l’idée de lui dire qu’on n’attrapait pas les poissons car c’était des êtres vivants et qu’il ne fallait pas les effrayer ou leur faire du mal.

Ensuite, ce qui est bête, c’est de croire qu’un petit enfant de deux ans va comprendre un interdit devant une tentation si grande. On retire le petit garçon gentiment en lui disant « laisse les petits poissons tranquilles  » puis on l’empêche d’y retourner.

Ces gens ont laissé leur bébé aller trois fois voir les poissons jusqu’à ce qu’il en prenne un dans ses mains et trempe ses affaires.

Résultat : la troisième fois, ils ont plié bagage et sont repartis chez eux, sans avoir fini de manger, ce qui a déçu ma petite élève.

Rentrés chez eux, le père a donné une correction au petit frère « qui a eu très mal, maîtresse « .

Un long silence a empli notre cercle. Les enfants se sont blottis contre moi ou entre eux.

Cette scène racontée avait rendu mes élèves tristes et soucieux.

Plusieurs ont commencé à avouer alors des expériences similaires.

Chaque histoire paraissait très violente. Un enfant s’était fait jeté sur son lit et insulté après avoir mis de la pâte à modeler sur le tapis, une autre tirée par les cheveux jusqu’à sa chambre pour la ranger, un troisième devait rester debout face à un mur très longtemps…

J’ai fait un rapide sondage pour savoir qui avait déjà été tapé par ses parents, et il n’y avait que deux enfants qui n’avaient jamais reçu de fessées. Ces deux enfants sont les élèves les plus calmes, doux et épanouis de ma classe, ils savent lire tous les deux en grande-section et sont équilibrés et heureux. Loin d’être des enfants rois, ils sont très bien éduqués. Tous les autres, à des degrés divers, sont plus impulsifs ou agressifs, que ce soit à l’école ou à la maison. Un troisième sait lire aussi mais il a des problèmes de concentration et il est très agité dans la classe et la cour. Il est régulièrement tapé par ses parents.
CQFD. Ca s’est toujours traduit comme ça dans mes autres classes.

Les enfants non tapés ne sont pas forcément en avance sur les apprentissages, mais en tout cas ils ont une sérénité importante qui leur permet d’être disponibles pour apprendre. Ils ont une douceur importante aussi souvent.
Alors pourquoi la plupart des personnes refusent t’ils de l’admettre ?

J’ai dit aux enfants qu’une loi était passée et que plus aucun adulte n’avait le droit de les frapper. Je leur ai dit aussi que leurs parents parfois étaient trop en colère pour réfléchir ou ne savaient pas comment faire pour que leur enfant se calme. Les petits opinaient de la tête, de vrais petits philosophes, si bien capables de comprendre leurs parents quand leurs parents pourtant n’arrivent pas à les comprendre.

Maintenant je regrette un peu d’avoir parlé de cette loi à de si jeunes enfants. Pourtant ils ont des droits et doivent les connaître. Mais s’ingérer dans les affaires des familles n’est pas une chose à laquelle je suis habituée. Du coup, je me sens un peu hésitante : défendre les enfants et une cause juste ou ne pas prendre le risque de saper l’autorité des parents. J’aimerais tant qu’ils se rendent compte d’eux-mêmes qu’il y a d’autres moyens d’exercer son autorité, autrement plus efficaces : donner l’exemple, expliquer, transmettre des valeurs…

Après cette séance, chaque enfant spontanément est venu me faire un câlin, un bisou, me murmurer « un je t’aime à l’oreille  » ou un « maîtresse chérie ». Nous avons ensuite travaillé l’écriture dans l’ apaisement, ils étaient tous très appliqués.

Qui a dit un jour que l’amour ne devait pas entrer dans une salle de classe ? Quel est ce fieffé imbécile ? L’amour peut tout, l’amour est un moteur extraordinairement puissant. L’amour est au centre des apprentissages.

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5 réflexions au sujet de « Sur le tapis »

  1. L’autre jour, j’ai croisé au parc une maman avec sa petite fille qui marchait à peine (15 mois? 18 mois ?) La petite voulait jouer avec le sable de l’allée et traînassaient. (quel crime. Un enfant quoi ) Sa maman s’est énervée et la menacée au bout d’un moment d’un « tu veux encore une fessée, comme tout à l’heure ?! »
    Cela m’a fait un coup au cœur. La petite est repartie en trottinant docilement derrière sa mère.
    Et moi j’ai repris piteusement mon chemin. Sans rien dire.

    Ton histoire est tout aussi choquante… 2 ans mon Dieu ! Que peut-il comprendre d’une fessée, surtout donnée bien après l’événement, si ce n’est que son papa lui fait du mal ???
    Au moins par ton discours, tu as pu dire que ces choses là ne devaient pas arriver. N’étaient pas normales. Et pour ça bravo !

    Paradoxalement, je comprends pourtant la fatigue, l’énervement qui peut nous envahir en tant que parents. L’envie de donner une fessée, pour que l’enfant « comprenne » arrête de nous narguer, se taise enfin, je n’en suis pas fière, mais cela me démange parfois. La fessée… c’est à moi qu’elle ferait du bien. Pour me défouler, me calmer, passer mes nerfs sur mon enfant. Cette violence me fait peur parfois.
    Pour le moment je tiens bon ! Mon fils à trois ans passés, et je ne lui ai jamais donné de fessée 😀 Par contre, je sais que des tapes sont parties toutes seules, en réaction viscérales (la fois où il m’a mordu au sang à la cuisse, j’avoue je n’avais pas de filtre, c’était primaire !!!)
    Par contre après coup, je m’en suis toujours excusé, et lui ai toujours redis que non, ce n’était pas normal ce que j’avais fait.

    Pour le moment, malgrè notre « faiblesse éducative » 😀 , il n’a pas muté en enfant roi tyrannique et sanguinaire… Il est même plutôt très raisonnable et « sage » (même si je n’aime pas trop ce mot) pour son âge, même si cela demande un gros travail pour faire comprendre les interdictions et les règles, et parfois un peu de lâcher prise (est ce que ça vaut vraiment le coup de faire un bras de fer pour tout ?? Est ce que c’est VRAIMENT grave s’il veut un yaourt à la fraise plutôt qu’à la framboise ? )

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    1. Oh c’est terrible ça… J’ai toujours le coeur serré de savoir que ces enfants vivent cette éducation là, sans empathie, sans aucune (re)connaissance de la petite-enfance…

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  2. Bonjour.
    Votre article est très touchant.
    Je pense que vous avez bien fait de dire aux enfants que les adultes n’avaient pas le droit de les frapper et qu’une loi avait été votée à l’époque interdisant cela, même si malheureusement elle a été rétoquée depuis.
    Moi aussi j’avais, à cette époque, prévenu mes enfants de cette loi car mon mari avait tendance à frapper notre fils qui n’avait alors que 4 ans. Suite à ça, mon fils a souvent dit à son papa qu’il n’avait pas le droit de le frapper et mon mari (pas content du tout au début que j’ai dis cela aux enfants) a fini par frapper de moins en moins et aujourd’hui, c’est devenu rare !
    Prévenir les enfants de leurs droits leur donne le pouvoir de s’affirmer face aux adultes qui ont tendance à croire qu’on peut faire tout ce qu’on veut sur plus petit que soi, surtout quand ce sont nos enfants. Ca peut permettre à ces adultes de réfléchir et de se remettre en question.

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  3. Bonjour,
    Comme vous je regrette le retoquage de la loi sur les violences sur enfants par le CC, néanmoins, je souhaiterais rappeler que cette loi ne modifiait en rien la situation juridique actuelle, qui interdit déjà (depuis 1993 je crois) les fessées… Cette loi avait un effet essentiellement culturel, pour modifier les priorités et les perceptions de la société (et donc aussi celles des juges et procureurs au moment des décisions de classement ou de poursuites). L’évolution de la société continue, à législation identique, et il est probable que le nombre de décisions judiciaires réprimant des fessées va continuer à augmenter. Il y a eu plusieurs condamnation pour des fessées (fessée cul nu à limoges en 2013 par ex. ou en 2015 à Draguignan) dans les toutes dernières années ce qui je crois confirme cette évolution sociale.

    Pour votre référence, le texte de loi du code pénal réprimant les fessées (aka « violences volontaires sans ITT/avec ITT de moins de huit jours ») est le 222-13. Il prévoit une peine maximum de 3 ans d’emprisonnement et 45k€ d’amende pour la fessée sur enfant (aka violence volontaire sans ITT sur mineur de 15 ans), aggravée si le fesseur est un parent (5ans, 75k€ amende maxi) ou beau-parent.

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