Le vilain petit canard

« Jamais il ne devint fier car il n’oublia pas ses malheurs passés. Il se souvenait souvent d’avoir été autrefois un vilain petit canard. » 

Je ferme le livre, la gorge nouée, les yeux emplis de larmes. Mes petits élèves suspendus à mon souffle, le temps de cette lecture, sont également très émus…

Ce livre m’a toujours remuée, émue, fait pleurer.

Parce qu’il raconte mon histoire.
Il raconte aussi l’expérience que tant d’enfants ont vécu et vivent encore de nos jours. 

Celle des êtres un peu différents, pour une raison ou une autre, et qui n’obtiennent leur place auprès des autres qu’après un été combatif-la petite enfance, un triste automne caché-la grande enfance, un morne hiver agonisant-l’adolescence. Un jour, à l’âge adulte, ils découvrent qui ils sont et peuvent ou non, commencer à vivre avec leurs blessures. Ces blessures leur serviront de forces ou resteront des faiblesses. La phrase « ce qui ne tue pas nous rend plus fort » n’étant pas toujours valable pour tout le monde.

La famille accueille du mieux qu’elle peut le petit enfant différent. L’amour des parents aide souvent à supporter un quotidien un peu difficile. C’’est souvent à l’école que les choses se gâtent. Parfois, la différence est révélée par l’école aussi. C’est dire le rôle essentiel de cette institution pour donner une place à chaque enfant.

La loi 2005 sur les enfants handicapés, l’école inclusive, les référents pour les enfants précoces, etc… cela pourrait nous donner des espoirs mais pourtant, dans ma pratique de tous les jours, je constate que c’est surtout au niveau personnel que les choses se jouent. C’est par la sensibilité de chaque professeur, de chaque AESH (les nouveaux AVS) que peut se construire la confiance et donc que peuvent se faire les apprentissages, d’un enfant différent. Je reparlerai du rôle primordial des AESH dans un très prochain article. Pour l’instant, je cherche plutôt à parler de mon expérience personnelle envers les enfants différents, ne pouvant parler de celle de mes collègues. Car, chacun, avec notre histoire, nous avons une relation particulière avec chaque élève particulier.

Je vais donc d’abord parler de mon expérience.

 Je n’ai pas été heureuse à l’école. J’étais comme le vilain petit canard, petit cygne perdu parmi les canetons. C’est pour cette raison que je suis devenue instit. Je voulais étendre mes ailes pour protéger en-dessous tous les vilains petits canards du système scolaire.

Dès la maternelle, j’ai détesté l’école. Ou plus exactement, l’école m’a détestée. Les instituteurs et les professeurs n’ont pas accepté mes particularités, mes soucis, mes différences. Ils n’ont pas compris qui j’étais. Je me souviens de mon angoisse et de mes pleurs le soir en repensant à ces journées d’école. Je me souviens de mes pas lourds le matin, m’obligeant à m’acheminer vers ce lieu de souffrance. Ces sensations sont marquées au fer rouge dans ma chair, une souffrance qui ne s’oublie pas. Je sais que beaucoup trop d’enfants vivent encore cela et c’est terriblement injuste et révoltant.

Alors, un peu en mode camouflage, je suis devenue instit et je suis allée travailler dans les écoles pour voir ce que je pouvais y apporter.
Je me suis d’abord rendue compte que j’aimais tous les enfants, pas seulement ceux particuliers. J’aime les beaux petits garçons, les petites filles qui courent très vite, les petits doués ultra normés et ceux qui sont plus lents ou différents, j’aime les jolies chipies et les petites terreurs, les coquins et les timides… Chaque enfant est une rencontre à découvrir et à vivre. Chaque enfant a le droit d’être heureux à l’école, de s’y épanouir et d’y apprendre plein de choses. Mais chaque enfant a le droit aussi d’y souffrir et qu’on l’aide à s’en sortir, a le droit de se tromper, a le droit de ne pas comprendre, a le droit d’être maladroit, a le droit d’être difficile, a le droit d’être en avance ou en retard…. 

J’ai décidé de faire de la tolérance ma philosophie et mon mode d’action. Cela marche plutôt bien. Chaque petit élève ainsi se sent à sa place, se sent à UNE place, unique et valorisé. Pourtant je pense aussi que pour qu’un enfant devienne un adulte et un citoyen épanoui, il doit apprendre à suivre des règles et à tenir compte des autres.

Développer la confiance en soi chez les enfants ne doit pas s’apparenter à développer le narcissisme et l’individualisme. Actuellement, un courant d’éducation, qui sévit depuis une vingtaine d’années peut-être, confond les deux : bienveillance et laxisme, développement personnel et individualisme. Je tenais à préciser cela afin que chacun puisse comprendre que l’école a plus que jamais un rôle à jouer. Ceci dit, faire l’éducation de son enfant à la maison (comme cela commence à se pratiquer de plus en plus) peut devenir une solution si l’enfant est vraiment trop en souffrance à l’école. 

Je pense qu’il faut d’abord développer chez chaque personne, et donc chez chaque professeur, le sentiment que la différence n’est pas un obstacle et peut être une chance, non seulement pour l’entourage mais aussi pour l’enfant lui-même. Et pour cela, il faut se débarrasser de ces normes pesantes sans pour autant oublier la nécessité des règles. Pour moi, j’aime apprendre dans ma classe à mes élèves, l’empathie, le respect des autres, le respect des biens, la cohésion du groupe, l’honnêteté, la loyauté.

Une fois qu’on a développé cette éducation dans la classe, on peut accueillir sans-soucis tout type d’enfants différents, précoces, « dys », ou en situation de handicap. Chaque élève de la classe saura prendre par la main un enfant en difficulté et le guider. Mais voilà, il faut vraiment un enseignant volontaire et inspiré. Peut-être, comme moi, un enseignant qui a vécu une vie de vilain petit canard, afin de pouvoir comprendre et appréhender les obstacles qui jalonnent la vie des enfants non normés dans ce monde si normalisant de l’école.

On oublie trop souvent que le métier d’instit est un métier avant tout humain. Même s’il est balisé par des lois, des programmes, des obligations, ce qui se passe dans la classe est d’abord une relation d’humain à humain. On n’imagine pas assez la responsabilité énorme qu’endossent les professeurs des écoles, jour après jour, devant tant de petites vies confiées.

A ce propos, je pense que dans les écoles, devrait vraiment se nouer un dialogue quand il s’agit d’accueillir un enfant différent, qu’on ne l’impose pas à un professeur, malgré les lois qui obligent l’école à inclure tous les enfants sans distinction. Les lois sont une chose, les mentalités et les psychologies des personnes en sont une autre. Un enfant différent devrait pouvoir accéder à l’école publique et gratuite de son choix, une école où il trouvera un personnel prêt à l’accueillir, formé si possible, même si ce n’est pas l’école de son secteur. Car pour qu’un enfant particulier se développe bien, c’est d’une rencontre positive dont il a besoin et non de lois, même si elles sont essentielles pour le protéger et essayer d’influer sur les habitudes.

Bref, je pense qu’en matière d’enfant différents, il faut de la souplesse. Souplesse au niveau des écoles aussi, qui devraient pouvoir proposer à l’enseignant qui accueille un enfant en difficulté, une réduction de son effectif de classe.

Les « vilains petits canards », comme tous les autres enfants, ont besoin d’amour, de souplesse et de compréhension. L’école doit absolument développer ces qualités chez les élèves et les chercher chez ses enseignants.

 

 

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