Peut-on tout dire à un enfant ?

INTRODUCTION :

Par cet article je vais aller un peu à l’encontre du discours dominant. Ce discours, porté par des psychothérapeutes (comme dans le supplément parents de Pomme d’Api que j’ai lu juste après avoir posté mon article !) explique que dans le monde actuel, les enfants reçoivent de manière obligatoire toutes les informations de l’extérieur par le biais des écrans, de l’école, des adultes etc… et qu’il faut donc parler de tout avec eux afin de ne pas les laisser dans l’angoisse de ne pas comprendre. C’est un peu le pendant d’une phrase avec laquelle j’ai du mal (car je ne la trouve plus d’actualité et j’y reviendrai dans un article) : « on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui. » Cette phrase serait « on peut discuter de tout avec les enfants mais pas n’importe comment ». Et bien, non, il n’y aucune raison de discuter de tout d’emblée. Cela viendra petit à petit suivant les situations que vivra l’enfant.

PEUT-ON TOUT DIRE A UN ENFANT ?

Ma première réponse est : surtout pas ! Plus j’avance en expérience dans l’éducation, pour mes élèves ou pour mes propres enfants, plus je comprends la sagesse des anciens qui laissaient les enfants dans l’ignorance des « affaires des grands ».

11 septembre 2001… Je rentre de l’école un mardi soir, après un tour chez la nounou récupérer mon bébé. Je n’ai pas de telephone portable et ne sais encore rien. Mes enfants demandent s’ils peuvent regarder leur dessin animé préféré. Je dis « oui oui » et monte changer le bébé. Quand je redescend un quart d’heure plus tard, mon bout’chou dans les bras, un silence pesant m’accueille, étonnée. Trois petits garçons entre 8 et 5 ans regardent, médusés, un programme qui a supplanté le leur et qui passe sur toutes les chaînes : un avion vient s’enfoncer dans une tour puis dans une autre, et les images choquantes se répètent éternellement. Nous sommes entrés dans une nouvelle ère, le terrorisme moderne, et elle est loin d’être finie aujourd’hui . Mais je ne le sais pas encore, alors je m’assois sur le canapé et j’essaye de comprendre.

Le jeudi, en revenant à l’école, je vois beaucoup de mes jeunes élèves de Moyenne Section dessiner des avions et des tours… Dans les semaines qui suivent, plusieurs parents me parlent des cauchemars de leur enfant, de sa peur des bruits au-dessus au dessus de sa tête, de l’angoisse de voir mourir brutalement ceux qu’il aime, …

Pour mon fils de 5 ans, le plus choquant fut la découverte brutale qu’il y a des méchants. Il s’en étranglait la nuit et nous dûmes consulter un psy pour comprendre que ce symptôme étrange et violent venait tout droit de la violence insensée de cet attentat spectaculaire. Et des images que mon fils en avait vu…

Je ne vais pas parler des autres attentats, peut-être juste de Mohamed Mehra car malheureusement un petit garçon de ce1, au même prénom, fut stigmatisé par les élèves de ma classe…
Et les images spectaculaires du tsunami indien qui ont conduit mon autre fils à craindre la mer si longtemps…
Et les ouragans, les tremblements de terre (encore un de mes enfant touché qui ne voulait plus marcher sur aucune ligne, de crainte que la terre ne s’ouvre en deux…), les bébés mourant de faim ou de maladie…

Toutes ces expériences m’amènent aujourd’hui à écrire cet article.

Une de mes phrases fétiches dans l’éducation (et dans l’acceptation de toutes choses de la vie d’ailleurs), c’est : «il y a un temps pour tout sous le soleil ». J’aime bien aussi souvent me dire, quand je suis très angoissée par une situation : « on va y aller : pas à pas ». Dès qu’on décompose une journée pénible, une idée désagréable, une perspective triste, c’est plus facile à gérer…

Il faut décomposer pareillement l’enfance, étape après étape, pas à pas.

Pour l’enfant, il y a un temps pour tout : un temps pour se construire en tant que personne singulière, et un temps pour découvrir le monde et avec lui, ses vastes différences.

Un jeune enfant, pour se construire en toute sécurité affective, a besoin d’abord de construire son petit univers sécurisant, son petit monde à lui, limité d’abord à sa famille puis à la nounou ou à la crèche. Bientôt, il arrivera dans le monde déjà bien assez violent de l’école. Il n’a pas besoin d’en expérimenter plus.

J’ai toujours trouvé étonnante l’affirmation qu’il faut montrer la dureté des choses à un enfant pour le préparer à les vivre. Je pense au contraire qu’il faut construire sa petite enfance dans un cocon, le rendre grand et fort à l’intérieur de ce cocon, pour qu’il soit un jour assez solide pour affronter le monde extérieur. Les coups physiques ou moraux ne construisent pas, ils démolissent.

Être trop tôt confronté aux horreurs du monde (et dieu sait qu’il y en a, il suffit d’allumer les nouvelles télévisées) peut avoir, selon la nature de l’enfant, deux conséquences possibles : soit l’endurcir et ce n’est pas le but de l’éducation car alors l’enfant perd en qualité d’empathie et donc d’humanité, soit le fragiliser, ce qui n’est guère mieux.

Les questions de l’enfant viendront petit à petit, d’abord à l’intérieur de sa bulle (« tu m’aimes autant que ma petite soeur ? Pourquoi tu t’es disputé avec papa ? Est-ce que mamie va mourir ? Etc ») puis à l’extérieur mais à son petit niveau (« la maîtresse m’a grondée, X ne veut pas être mon ami, j’ai perdu à ce jeu, je cours moins vite que mes camarades « etc…). Les quelques exemples que j’ai choisi nous montrent déjà le nombre important de situations difficiles que l’enfant doit affronter, rien que dans son cercle restreint. Cela est déjà énorme pour lui, et l’on sait que pour des enfants, cela prend souvent une importance démesurée.

Alors quel serait l’intérêt de lui parler des attentats, des guerres, de la faim dans le monde, des ouragans, des accidents nucléaires et toutes ces choses si sombres, qui montre l’impuissance de l’homme ou son ignonimie ? A part créer une surcharge affective trop importante ? Suivant la nature de l’enfant, cela sera une source d’angoisse atroce pour l’enfant. Et l’angoisse n’est pas constructive, elle brûle. Ou bien, cela sera banalisé par l’enfant et intégré comme quelque chose qui va de soi. D’ailleurs souvent les adultes, pour se justifier de dire trop à l’enfant, disent : « c’est la vie ».

Il n’y a pas besoin de mentir, il faut juste occulter. Ne pas regarder les actualités devant lui, ne pas lui parler de nouvelles choquantes ni en discuter « par-dessus sa tête ».
Une espèce d’éducation déviante actuellement veut que les adultes disent tout à l’enfant, même ce qu’il ne veut pas et ne peut pas entendre. (Cela se voit souvent à l’école aussi, comme par exemple les minutes de silence pour les attentats dès l’école maternelle). Ils pensent ainsi le rendre plus mûr, responsable, et croient qu’ainsi, ils le respectent en ne lui mentant pas. Mais au contraire, ils ne respectent pas sa nature d’enfant et bouscule son organisation intérieure. Un enfant est prêt à comprendre ou apprendre seulement quand il demande. S’il pose des questions, alors oui, on peut y répondre sans mentir mais toutefois avec délicatesse. Mais il ne faut jamais devancer les questions.

Les parents ont souvent peur que leur enfant reste naïf, soit le seul de sa classe à ne pas avoir entendu parler de l’attentat ou de la tempête.
Et alors ? Le propre et le merveilleux de l’enfant n’est-ce pas cette naïveté justement ? S’il est le seul à ne pas connaître cette catastrophe, il sera peut-être aussi le seul à ne pas en faire de cauchemar.

A quel âge peut-on montrer à son enfant le monde tel qu’il est ? 10 ans, 12, 14 ? Comment pourrait-on répondre à cette question sinon en disant : «quand il commencera à questionner le monde ». Chaque enfant est prêt à un âge différent à affronter la vie et ses vérités, généralement c’est quand il a fini une construction mentale solide (si on le lui a laissé construire et qu’on ne lui a pas tout balancé en même temps dans sa petite enfance). Certains jeune adultes ne sont pas encore prêts d’ailleurs et c’est seulement à 30 ans qu’ils sortent de l’égocentrisme enfantin, propre à leur construction personnelle, pour peut-être enfin, se mettre à participer au monde. Peu importe. A 10 ans ou à 30 ans, ce qui compte c’est d’être solide pour pouvoir aider solidement autour de soi.

En résumé, je pense donc qu’un jeune enfant doit être protégé de toutes images violentes même si elles sont vraies, de toute idées violentes même si elles se fraient.

Laissons le se construire dans la paix, se trouver, se connaître et ensuite il viendra au monde avec équilibre.

En attendant, lire des histoires fantastiques permettra à l’enfant de se construire une défense, mais en sécurité, car il sait très bien faire la différence entre l’horrible vérité et les contes de fées. Cela fera l’objet d’un autre article.

4 réflexions au sujet de « Peut-on tout dire à un enfant ? »

  1. J’avoue être partagée tout en étant plutôt d’accord.
    Dans le monde d’aujourd’hui, qu’on soit d’accord ou non, les enfants sont exposés : sans la télé ou la radio en leur présence, mes enfants ont entendu parler de l’affaire du Bataclan (ils avait 2.5 et 3.5 ans). Il a fallut leur expliquer, avec des mots d’enfants, cette horreur. Nous n’avons pas eu d’autre choix car tous les adultes autour d’eux en parlaient non stop, même s’ils ne s’en rendaient pas compte.
    Après, si on choisi d’aborder certains sujets, je pense qu’il fait faire attention à la manière. tout n’est pas explicable à un enfant. Pas la peine de rentrer dans les détails ou d’anticiper les questions. mais mon mari et moi ne répondons jamais « tu comprendras quand tu seras plus grand.e » -> cette phrase m’a un peu gâchée l’enfance car je percevais des choses qu’on ne m’expliquait pas et qui du coup me faisaient encore plus peur (parfois totalement inutilement).

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    1. C’est ce que j’ai fait avec mes aînés, j’avais ta position et elle a changé et il faut absolument que je complète mon article avec des exemples… Justement j’ai failli enlever mon article pour le réécrire avec des exemples tirés de mes élèves ou mes enfants. Je vais le compléter dès que je peux.

      Pour tes enfants, oui, on a parlé « par dessus leur tête « … Très difficile de tout filtrer, il faut y penser et demander aux personnes qui vont s’exclamer sur des catastrophes en leur présence, de se taire…

      Nos enfants ont déjà énormément de choses à ingurgiter à leur niveau et il n’est pas question de ne pas répondre à leurs questions quand ils les posent ! Je l’ai bien expliqué d’ailleurs dans mon article. Mais si on ne leur parle pas de choses choquantes de l’actualité , il y a peu de raisons qu’ils nous posent des questions dessus… Sauf en grandissant et en écoutant les copains etc mais ce sera petit à petit. J’aurais peut-être dû mettre un autre nom à mon article « doit-on raconter toute l’actualité à ses enfants ? ».

      Oui, on a eu des frustrations, enfants, de ne pas savoir tout, qu’on ne nous dise pas tout, cela a pu donner des angoisses mais cela en donne aussi de trop savoir… Du coup, à réfléchir la balance bénéfice /risque… Certains enfants se mettent dans leur cocon d’instinct, d’autres prendront tout… C’est compliqué…

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      1. C’est pour cela que j’ai commencé à dire que j’étais d’accord et pas d’accord.
        On essaie de filtrer, contrer. Mais 13/11/15 a représenté un énorme traumatisme. On n’a pas réussi à filtrer ce truc
        Quand mes enfants font les exercices pour se cacher du loup à l’école, ils savent parfaitement qu’il s’agit des méchants, les terroristes qui tuent les gens pour ‘rien’

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      2. Oui c’est compliqué de filtrer… On s’y laisse prendre, c’est ce qui m’est arrivé avec mes grands pour le 11 septembre et l’un a développé une vraie angoisse la nuit, qui le conduisait à s’étrangler, ce qui est un symptôme étrange mais venait uniquement de ce drame… En allant voir un psy, on a pu éradiquer cette angoisse mais cela m’a laissé une idée amère.

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