Les tableaux de comportement

Aujourd’hui, je viens de lire sur un forum, un appel d’une maman désespérée qui était angoissée pour son fils de sept ans. Ce petit garçon, différent car enfant précoce, avait dans sa classe un sytème d’échelle de comportement et il le vivait très mal, parlant même de mourir plutôt que d’avoir à le subir. Les parents ne savaient pas comment se positionner par rapport à ce sytème, tantôt feignant l’indifférence, tantôt punissant l’enfant par des fessées qu’il vivait extrêmement mal. La fessée est un autre débat dont j’ai déjà parlé dans mon article « sur le tapis » et je m’y oppose fermement. Aujourd’hui, je veux parler de ces tableaux de comportement.

Beaucoup d’écoles ont adopté ce code couleur, depuis une dizaine d’année, pensant que ce système remplacerait de manière positive les punitions et lignes en tout genre. Fleur de comportement, lions de comportement, feux vert-orange-rouge, météo du comportement etc…

L’idée est que sur une semaine, les enfants sont évalués sur le respect des règles de vie de la classe. Généralement en début de semaine, les enfants sont tous dans le vert puis à chaque incartade, ils changent de couleur, “descendant” progressivement vers le rouge ou pire le noir.

Ceci est visualisé dans la classe par un panneau où chaque enfant voit son prénom affiché sur une des couleurs. Certains professeurs jugent le comportement sur une journée, d’autres sur une semaine. Certains permettent à l’enfant de revenir en arrière (s’il est descendu dans l’orange ou dans les nuages et qu’il passe deux jours tranquilles, il peut retourner dans le vert ou le soleil en fin de semaine) pendant que d’autres refusent absolument tout retour en arrière et l’enfant chute inexorablement de couleur en couleur pendant la semaine.

Je pense que ce système est un effet pervers de la fameuse « bienveillance » de l’Education Nationale. Et oui, vous savez que ce terme est entré dans les derniers programmes, en (mauvaise) réponse aux apports des neurosciences, et dont découle l’éducation positive qui stipule (entre autre) qu’il est néfaste de punir un enfant.

L’Education Nationale interdit actuellement les punitions, les lignes, les privations de récréation, les heures de retenue bien-sûr etc… Pourtant, même s’ils ne sont plus punis, les enfants continuent d’être des enfants, qui ont besoin de règles et de repères pour grandir en toute sécurité éducative et pour s’ELEVER .

Il a fallu alors réfléchir à des systèmes positifs d’évaluation du comportement des enfants, et les pédagogues ont pensé que le tableau de comportement était une bonne solution. J’y ai cru moi-aussi un temps, avant de l’appliquer et d’en voir les conséquences… dont je parlerai tout à l’heure…

Dans l’idéal, le tableau de comportement permet à l’enfant de se responsabiliser : il a son « niveau », affiché tous les jours sous les yeux dans la classe, il doit rendre des comptes toutes les semaines à ses parents et ils voient ensemble sa progression à l’année collée dans le cahier de liaison.

Mais voilà… On est dans l’idéal… Un idéal où les parents (et le professeur…) auraient bien compris que ce code était juste une idée du climat général de leur enfant, juste une incitation à discuter avec lui de manière positive pour savoir pour quelles raisons il n’était pas dans la couleur optimum, et à trouver des solutions ensemble pour qu’il progresse.

Ce tableau ne devrait en aucun cas être : une stigmatisation de l’enfant devant ses camarades (« celui-là, il est toujours dans le rouge), une occasion de le punir (car un enfant ne peut assimiler une punition une semaine après avoir fait un acte répréhensible, sachant qu’en plus un tableau de comportement sanctionne rarement un seul fait mais plusieurs petits bavardages ou attitudes peu scolaires), ni même une occasion de le récompenser (un bon comportement est un comportement attendu, il n’y a pas à le récompenser spécialement, c’est en fait contre-éducatif car l’enfant pense alors qu’il est « anormal » d’être sage).

Pendant quelques années, j’ai pratiqué le tableau de comportement, d’abord parce-que je croyais en son bien-fondé, puis parce que mon inspecteur nous y incitait fortement, ainsi que la psychologue scolaire et les conseillers pédagogiques. Et c’était même devenu une obligation dans chaque classe de mon établissement car c’était inscrit comme action dans le projet d’école. Une action dans le projet d’école doit être évaluée à terme et pour moi, c’est une expérience négative.

1- L EFFICACITE

Ce tableau de comportement, dans mes trois classes où je l’ai pratiqué (deux ce1 puis une grande section) n’a servi à RIEN.

Les élèves sages sont restés sages et les élèves agités sont restés agités.

De plus, il engendrait une inégalité entre élèves agités. Les petits malins, simplement provocateurs, indisciplinés ou mal-élevés (ils existent toujours… un enfant agité n’est pas forcément en souffrance) savaient se tenir tranquille le jeudi et vendredi pour négocier à remonter dans le vert, tandis que les élèves agités pour des raisons neurologiques (troubles de l’attention, enfants précoces ou dys) n’arrivaient pas à gérer la fin de semaine, pas plus qu’ils n’avaient su gérer le début, et malgré mon indulgence à leur égard, ils finissaient toujours en bas de l’échelle… Si je tentais de les enlever de ce système de tableau, eu égard à leurs différences, ils le vivaient mal et demandaient à le réintégrer, ou c’était leurs parents qui le vivaient mal… comme une discrimination.

Bref, je n’ai vu AUCUNE différence de climat avec mes autres classes sans tableau, ni en bien, ni en mal. Si ce n’est un rapport tendu au quotidien. Donc je peux dire que ces tableaux n’ont fait preuve d’aucune efficacité par rapport à d’autres systèmes.

2- LA GESTION

Ces tableaux de comportement sont extrêmement difficiles à gérer au quotidien car au fond, ils sont très subjectifs.

On sanctionne plus une attitude générale de l’élève qu’une faute grave (celle-ci sera traitée à part). Du coup, cela dépend beaucoup aussi de notre état de fatigue à nous, de notre patience à un moment ou l’autre de la journée… Parfois, cela peut servir de défouloir… Après un chaut organisé, on se voit descendre dans un moment de fureur une dizaine d’étiquettes…

On fait souvent des erreurs d’appréciation aussi, des injustices que les enfants vivent si mal… On se trompe d’enfant qui bavarde ou bien on descend plus rapidement tel enfant que tel autre… Et comme c’est juste un changement de couleur, on pense que ce n’est pas bien grave, mais au fond de lui, l’enfant le vit aussi mal qu’une punition non méritée.

Si on est un professeur « cool », on rectifie les couleurs quand il y a une demande de réparation d’un élève, mais alors les autres enfants entrent dans la brèche, et ce sont des discussions sans fin pour savoir qui est légitime pour telle couleur.

Si on est un professeur « sévère », on n’écoute pas les revendications, mais alors on fait forcément des injustices et parfois c’est avec les parents, encore plus redoutables, qu’il faut négocier et expliquer…

3- LES EFFETS PERVERS

Ha la fin de semaine … Que de souvenirs angoissants pour moi, au fur et à mesure que je prenais conscience du néfaste de ces tableaux, comme surtout pour mes élèves… Ce vendredi, où je devais colorier la couleur correspondant à l’attitude des enfants…

La pression montait dans la classe. Je me souviens d’enfants qui pleuraient en coloriant leurs couleurs, ou d’autres, le regard dur déjà du « cancre » qui s’en fiche.

Il y en a eu aussi qui essayaient de tricher, soit en coloriant une autre couleur, soit en disant qu’ils avaient laissé leur cahiers de liaison à la maison, soit carrément en tentant de changer leurs prénoms de place sur le tableau.

Un système coercitif engendre toutes sortes de mensonges, tricheries et rébellions.

Certains enfants s’en fichaient royalement, mais honnêtement, ils étaient très peu à ne pas s’en faire…

De plus en plus je les voyais s’identifier à leur couleur. Il faut dire que leurs parents en rajoutaient une couche, c’était pour eux un moyen de surveiller leur enfant de loin mais en réalité ils n’avaient aucune prise sur son comportement, nous en reparlerons à la fin de l’article.

Certains enfants voyaient cela comme une compétition et voulaient surpasser les camarades.

Les plus sages voulaient rester dans le vert toute l’année et étaient réellement très attristés s’il leur arrivait de « descendre « (comme ils disaient). D’autres à l’inverse, toujours dans le rouge, étaient totalement désabusés, et se dévalorisaient totalement sur tous les plans.

D’autres stigmatisaient ceux qui avaient « les mauvaises couleurs » ou à l’inverse se voyaient stigmatisés et ils en souffraient beaucoup. J’ai même entendu dire des enfants : « lui, je ne peux pas l’inviter à mon anniversaire car il est rouge et maman ne veut pas inviter les enfants rouge ou « moi je ne veux pas jouer avec les enfants dans l’orage, ou alors « ha bon, il travaille bien G ? Pourtant il est lion noir » etc…).

Certains attendaient une récompense de leurs parents, parfois disproportionnée, car ils avaient réussi une fois à être dans le vert, et toute la semaine, ils me faisaient un chantage affectif en me disant « maîtresse, s’il te plaît, mets moi dans le vert pour que je puisse avoir mon hélicoptère télécommandé, sinon, si tu me mets dans une autre couleur, je n’aurais rien, je serais si malheureux… ».

Je m’arrête deux minutes ici pour bien vous faire remarquer, que JAMAIS ces jeunes enfants (entre 5 et 7 ans donc) ne mettaient en correspondance leurs efforts personnels avec leurs couleurs. Non, c’est comme si cette couleur tombait du ciel ou plutôt de ma toute-puissance de Maîtresse… mais… même pas en fait, ils ne m’en voulaient jamais de les mettre dans une mauvaise couleur, mais ils vivaient ça comme une malédiction indépendante de leur comportement, sans-doute parce qu’il savaient intuitivement que ce système n’avait pas de prise sur leur comportement et ne les aidait en rien à en changer. C’était très troublant car pourtant, moi comme leurs parents, leur expliquions que ces couleurs ne dépendaient que d’eux mais ces jeunes enfants savaient sans-doute que c’était un leurre, que ce n’était qu’une théorie pédagogique de plus, même s’ils ne pouvaient le formuler. De toutes façons, il est évident que ce système est mis en place trop tôt par rapport à leur jeune âge.

Puis, il y avait les enfants qui étaient sanctionnés à la maison pour leurs « mauvaises couleurs ». Ce pouvait aller d’une punition classique (privé de télé, de jeu vidéo) à des fessées et autres punitions physiques.

Quand je découvris cela, ça me bouleversa car j’avais bien expliqué aux parents, que cette échelle n’était en aucun cas une sanction, mais juste un reflet du comportement de leur enfant dans la classe, et que seule une discussion était nécessaire. Mais certains parents allaient au-delà de mes préconisations et c’est justement ça qui est un effet pervers de ces tableaux de comportement et de cette bienveillance, que voudrait inculquer l’Education Nationale.

Beaucoup de parents ne savent pas gérer la bienveillance dans l’éducation, et je dois admettre que c’est effectivement extrêmement complexe.

Bref, c’est encore un autre débat, mais disons que si on est responsable de ce qu’il se passe dans notre classe, on ne peut surveiller ensuite ce qui se passe à la maison.

Mais pour ma part, étant très fermement opposée aux fessées, il était hors de question que je donne des billes aux parents, par le biais de ce système de couleurs, pour qu’ils en donnent à leurs enfants. J’avais l’impression, avec mes couleurs à signer, d’être responsable des punitions des enfants. Cela m’attristait et m’angoissait beaucoup et très vite, en grande section, après qu’une petite élève m’eut rapporté une très sévère et douloureuse punition après un point rouge, j’ai arrêté ce système et je n’y reviendrai plus.

Je suis revenue à un système classique et qui marche : une action entraîne une petite réaction éducative immédiate. Je suis juste retournée au BON SENS en somme, celui qu’on finit par oublier avec toutes ces théories éducatives théoriques.

Un élève bavarde, tape, ne met pas ses chaussures alors que tout le monde l’attend etc : Et bien je lui fais une petite remontrance immédiate. Si j’étais encore en Ce1 je donnerais sans-doute quelques punitions écrites, à l’intérieur de la classe.

Car ce qui se passe à l’école doit rester à l’école. J’estime que l’enfant est sous ma responsabilité éducative quand il est avec moi. C’est plus confortable pour les parents et comme ils connaissent mes valeurs, ils me font confiance.

Et oui, les parents ont besoin de faire confiance au professeur, car c’est difficile (sinon impossible) pour eux de devoir gérer l’éducation de leur enfant quand il est dans la class. Ils n’ont pas de prise sur leur enfant à ces moments là, et ces systèmes de couleur les angoissent sans leur apporter de solution. Car l’enfant est incapable d’expliquer pourquoi il est dans telle ou telle couleurs, puisque tout ceci reste bien subjectif… et que les faits remontent à plusieurs jours. Or il ne faut pas punir un enfant à retardement. Une punition non comprise ou tardive, n’a aucune valeur éducative, au contraire, elle est particulièrement nuisible. On fait attendre l’enfant toute la semaine pour avoir sa punition le week-end ? Système sadique quand on pense, d’où le stress des enfants chaque vendredi.

Bien-entendu, s’il y a un gros souci de comportement global de l’enfant, je prends RV avec les parents et on discute d’adultes à adultes. Et on cherche des solutions ensemble.

Mais la gestion de classe au quotidien reste mon boulot, et il n’y a aucune raison que j’en charge la responsabilité sur les parents de mes élèves.

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4 réflexions au sujet de « Les tableaux de comportement »

  1. Merci pour ton article… La maitresse de mes grands est en phase avec toi : elle ne parle pas souvent des sanctions qu’elle a pu prendre en classe contre l’un ou l’autre… Pour elle ce qui se vit en classe reste en classe. Certains parents n’aiment pas cela, mais j’ai été habitué par l’assistante maternelle qui m’a toujours dit que mes enfants avaient aussi besoin d’une bulle à eux dans laquelle les parents ne sont pas impliqués directement pour pouvoir grandir

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  2. L’institutrice de mon fils de 4 ans a commencé a utilisé ce système en milieu d’année avec une touche en plus, à la fin de la classe elle affiche le noms de tous les enfants qui ont été sanctionnés devant la porte de la classe à la vue de tous… Mon petit garçon qui est assez énergique mais discipliné a changé de comportement depuis la mise en place de ce système et pas en bien malheureusement. J’ai, grâce à votre article, décidé de ne pas tenir compte de ce système en rentrant à la maison. S’il veut me parler de ses « bêtises », je suis à l’écoute mais pour le reste si son institutrice ne vient pas m’en parler ou ne me laisse pas de mots dans le journal de classe, je la laissé gérer ça en interne avec ses élèves bien que je désapprouve totalement ce système que je trouve anti-pédagogique. Et il est si jeune aussi, 4 ans!!!

    Aimé par 1 personne

    1. C’est effectivement très dur d’afficher ainsi les enfants… Et vous avez bien raison de laisser l’instit gérer ça en interne. En surveillant du coin de l’œil que votre enfant ne soit pas en souffrance…

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